Françoise Dastur

Philosophe et traductrice, née en 1942 à Lyon, Françoise Dastur est professeur émérite de l’Université de Nice Sophia-Antipolis. La phénoménologie allemande et française, la Daseinsanalyse et l’interprétation de Hölderlin constituent ses domaines de prédilection. Elle publie plus particulièrement sur des auteurs comme Edmund Husserl, Martin Heidegger, Maurice Merleau-Ponty, Jacques Derrida, Paul Ricoeur, Hans Georg Gadamer, etc ; traduit Nietzsche et Wittgenstein, notamment.

Elle a notamment publié un essai intitulé La Mort aux Presses Universitaires de France (collection Epiméthée), passionnant essai sur la finitude qui éclaire profondément le sujet qui accompagne le parcours du Groupe On Kawara.

Vous reconnaissez dans la conscience de sa mortalité l’un des traits distinctifs de l’humanité.
Françoise Dastur : La conscience de sa propre mortalité est en effet ce qui distingue l’homme de l’ensemble des autres vivants. Contrairement à eux, il se caractérise par le refus de se soumettre à l’ordre naturel qui est celui du cycle perpétuel de la vie et de la mort. C’est l’existence, dans toutes les cultures, de rites funéraires qui témoigne, plus encore que l’invention des outils ou la pratique du langage, de l’appartenance à l’humanité. Le but des rites funéraires consiste à établir un lien uniquement spirituel avec les défunts, car ce qui constitue l’essence de la vie humaine, c’est la capacité de l’homme à coexister non seulement avec ceux qui partagent la même tranche de vie, mais aussi avec ceux qui l’ont précédé dans l’existence. C’est cette communauté virtuelle avec les disparus qui est le fondement de toutes les cultures, de sorte qu’il est possible de voir dans l’expérience du deuil l’origine de la culture elle-même.

La philosophie et la mort entretiennent-elles d’intimes rapports ?
La naissance de la philosophie, qui a surgi en Occident au moment où a disparu le monde du mythe, et avec lui l’idée d’une communauté de destin unissant les mortels et les immortels, les hommes et les dieux, est liée à l’événement d’une mort singulière, celle de Socrate, que Platon nous conte dans le dialogue intitule le Phédon. L’invention de la philosophie coïncide ainsi avec celle d’un nouveau discours sur la mort, différent de celui du mythe. Il s’agit en effet pour le philosophe d’être une sorte de mort vivant, car il doit s’exercer «à mourir à son corps» afin d’être en mesure de se consacrer à la seule vie qui vaille et qui est la vie de la pensée. C’est ainsi que toute la philosophie occidentale, de Platon à Hegel, s’est donnée pour programme de surmonter la mort, qui n’est jamais que celle du corps, en affirmant la puissance et la perdurance de l’esprit. Il faut attendre la philosophie contemporaine, et en particulier la philosophie de l’existence qui s’est développée au XXe siècle pour voir apparaître une pensée de la finitude qui ne voit plus en la mort quelque chose de radicalement négatif mais la considère au contraire comme le fondement même de l’existence.

La perspective et le témoignage des poètes et dramaturges diffèrent-ils de ceux des philosophes ?
Dans toute la philosophie occidentale, il s’est agi de rendre la mort inoffensive ou, comme le dit Montaigne, de faire en sorte de l’apprivoiser. Ce combat contre la mort caractérise d’ailleurs aussi l’ensemble des techniques développées par l’espèce humaine. Il y a cependant un domaine de la culture qui échappe à ce programme général: c’est celui de l’art qui se propose de donner une représentation de notre espèce dans sa totalité, sans en éliminer les aspects les plus sombres et les plus effrayants. C’est pour cette raison que si l’on veut trouver une représentation authentique de la condition foncièrement mortelle de l’homme, il faut se tourner vers le domaine de l’art. C’est en effet tout d’abord dans la tragédie grecque que l’on voit apparaître, sous la forme du personnage d’Oedipe, l’image de celui qui, après avoir lutté en vain contre son destin de mortel, accepte avec sérénité de se réconcilier avec sa condition finie. Il est ainsi amené à faire, non sans une certaine allégresse, le deuil de son désir d’immortalité. C’est de la même manière que les poètes ont souvent su parler de la mort et ont été capables, tel Rilke par exemple, de voir en elle non pas la fin mais bien au contraire le cœur même de l’existence.

Votre enquête sur la finitude ne se conclut pas dans l’angoisse et la déploration, mais au contraire dans la joie et le rire. Expliquez-nous ce paradoxe.
Les hommes ont toujours rêvé d’être immortels parce qu’ils ont toujours eu tendance à voir dans la mort une imperfection. Il est vrai, certes, que l’existence d’un individu est contenue dans les limites étroites de la date de sa naissance et de celle de sa mort. Mais ces limites sont précisément ce à partir de quoi il peut exister en tant qu’individu singulier et par la même irremplaçable. C’est donc paradoxalement notre mortalité qui nous fait être tels que nous sommes. Nous prenons ainsi conscience que la mort n’est pas pour nous l’expiation d’une faute que nous aurions commise par le simple fait d’être nés – idée qui est au cœur de notre héritage judéo-chrétien –, mais qu’elle est au contraire simplement ce qui nous permet d’être au monde. Or cette expérience d’une positivité de la mort, nous la faisons dans la joie et le rire, car dans ces deux émotions nous nous ouvrons à la gratuité et à l’innocence de l’existence, alors que dans les larmes et la déploration nous nous renfermons en nous-mêmes et demeurons attachés à un moi que nous souhaiterions éternel. Le rire surtout nous libère de notre attachement au désir d’immortalité. Seul donc celui qui sait rire – et il faut se sou- venir ici que le rire aussi, comme le langage et la conscience de sa mortalité, a été considéré comme l’apanage exclusif de l’homme –, et qui en riant prend conscience de sa finitude, est authentiquement humain.

Propos recueillis par Mathieu Menghini

Culture et finitude
Lundi 18 mai 2020 20h au Théâtre Les Halles à Sierre
Modération : Agustin Casalia
Lecture : Pierre-Isaïe Duc