Communiste, résistant, ancien déporté du camp nazi de Dachau, Walter Bassan a aujourd’hui 91 ans. Il vit avec sa compagne à Gaillard, en Haute-Savoie et mène une existence pour le moins active. D’écoles en manifestations, de discours engagés en témoignages sur la guerre, Walter Bassan continue son long combat contre toutes les formes de démagogies, d’injustices et d’oppressions. De même que lorsqu’il avait 18 ans et qu’il « jouait » comme il dit, à distribuer des tracts antifascistes dans les rues commerçantes d’Annecy alors occupées, il agit en écoutant son cœur. « Je n’ai pas changé » aime-t-il répéter.
Le réalisateur Gilles Perret lui a consacré un portrait documentaire Walter, retour en résistance en 2009.
Nous séduisent chez Walter Bassan l’absence de toute compromission, l’engagement sans faille pour transformer l’ordre existant ainsi que la foi dans la possibilité de transmettre une lecture critique du monde.

Mort d’un géant
Il était de la trempe des géants, de ces géants qu’aucune manipulation jamais ne parvint à contraindre, qui jamais n’aspirèrent à être célébrés.
Walter Bassan s’est éteint le 5 septembre dernier, dans sa nonante-et-unième année.
En 2009, le cinéaste Gilles Perret consacrait un documentaire à ses combats passés et actuels (Walter, retour en résistance, La Vaka Productions). Trois ans plus tard paraissait un récit signé par Bassan lui-même (Walter. Une vie de résistance, Neva éditions).
Walter naît en Vénétie, le 5 novembre 1926 dans une famille antifasciste. Son père Gino connaîtra vexations et tortures dans les geôles mussoliniennes. Il émigre pour subvenir aux besoins de sa famille et échapper au harcèlement, travaille dans les mines en Belgique puis se rapproche des siens en œuvrant au moulin de Juvigny, à deux pas de Genève. Gino parvient à réunir les siens en 1929, à Annemasse et en gardera toujours une extrême reconnaissance à l’endroit de la République française.
De l’enfance, Walter se souviendra particulièrement des vacances – période où ses frères et lui épaulaient leurs parents en aidant des fermiers environnants pour les foins, la moisson ou les vendanges. Ce labeur commun nourrit en lui une joie d’une particulière essence et « le sens de la participation à la vie de la collectivité. »
Autre souvenir, cuisant celui-ci : en juin 1940, tandis que Walter tente de séparer deux condisciples qui s’écharpaient, c’est lui que le proviseur vitupère d’un sonnant « macaroni ».
L’adolescent aux cheveux blond vénitien ne supporte plus les brimades quotidiennes que le régime de Vichy inflige à la population ; il constitue – avec ses camarades italiens et français du quartier – la « bande de La Prairie ». Approchés par les recruteurs de la Résistance, ces jeunes gens montent de petites opérations clandestines en ville d’Annecy où le père a dû déménager pour motif professionnel. On distribue des journaux contournant la censure, on aide les partisans à rejoindre le maquis haut-savoyard, on passe des armes. Dès février 1944 cependant, la chasse aux résistants s’accentue ; des primes monnaient la délation. L’un des activistes de La Prairie dénonce ses camarades. Le 23 mars, Walter est arrêté par la milice française. Il a 17 ans. Son frère aîné, Serge, connaît le même sort. Dominique, le troisième frère, militant d’une autre compagnie, s’en sort.
Pendant un mois, ces pupilles de la Résistance subissent violences et humiliations dans les locaux annéciens du Service de Police Anti-Communiste. L’un de ses camarades y trouve la mort, la colonne vertébrale brisée par les coups.
Après un passage à la prison Saint-Paul de Lyon et une tentative de mutinerie, le groupe est transféré en Allemagne. Lors d’une halte en gare de Besançon, la Croix-Rouge renonce à alimenter ces « terroristes ».
Le convoi roule trois jours durant puis s’immobilise devant les portes du camp de Dachau. Un instant incrédule, Walter se souvient soudain avec effroi un article de Paris Match de janvier 1940 évoquant un safari de Nazis dans ce même camp… Quelques instants après, un SS se cabre devant les arrivants et pointe une cheminée d’où s’échappe un relent de chair brûlée : c’est par là que vous sortirez.
La déshumanisation commence. Vêtu d’une veste élimée, trouée au dos, Walter est rasé : cheveux et poils. Il devient le n° 75823. Tandis que certains convoyés cèdent au découragement, Walter et d’autres tiennent et poursuivent bientôt leur subversion clandestine dans les enceintes même du camp.
Retenons deux images de ce temps out of joint : celle de ces employeurs civils faisant appel à cette force de travail, réclamant leur quota de Stücke et celle de ces enfants allemands bordant la route lors d’une marche forcée et lapidant les déportés.
Parmi les éléments ayant entretenu le courage de notre homme, mentionnons deux séquences : dans les moments arrachés à l’horreur et au rare sommeil, les prisonniers partageaient de petites conférences sur leur métier respectif – une forme émouvante d’éducation populaire au cœur des ténèbres ; ensuite, lors d’un séjour sur un autre site bavarois, à Kempten, les déportés communistes définirent qu’ils se priveraient d’une cuillerée de soupe pour constituer des portions supplémentaires destinées aux plus affaiblis : « Même si cela nous coûtait, nous avons accompli ce geste fraternel sans réticence (…). Il s’agissait de nous signifier à nous-mêmes et à nos camarades que malgré la volonté de nos bourreaux de nous avilir (…), nous étions capables de maintenir notre dignité d’êtres humains. »
Lorsque le vent tourna, Himmler ordonna que l’on effaçât toute trace des camps. Conséquence pour les déportés de Kempten ? Une « marche de la mort ». Walter et sa bande parvinrent à s’enfuir au deuxième jour. Fin avril 1945.
Après maintes péripéties, Walter retrouvait la France et la liberté. Trente kilos à la pesée, mais une furieuse envie de vivre. Serge, le frère, meurt assassiné dans le Kommando d’Ohrdruf – dépendance de Buchenwald.
Malgré des séquelles ineffables, Walter allait s’engager encore. Des décennies durant, dans des actions de solidarité auprès des sinistrés de guerre, à la CGT, au Parti communiste, dans des actions diffusant la mémoire de la résistance et les soubassements de son combat : la souveraineté du pays bien sûr, mais aussi l’élargissement de la citoyenneté, la redistribution des richesses, la démocratisation de l’éducation, la maîtrise des risques sociaux, l’indépendance des médias, etc. Un an après sa mise en place, il intégrait la « Sécu » – fruit des revendications du Conseil National de la Résistance. Pour 32 ans.

Avec Stéphane Hessel, Raymond Aubrac et John Berger, au crépuscule de leur vie et de la sienne, il militait toujours. Jusqu’au souffle ultime contre l’oubli et l’abandon des « Jours heureux », pour la Sociale.

Par Mathieu Menghini, Chronique parue dans Le Courrier du 6 octobre 2017.